mardi 11 juillet 2017

L'esclavage au Québec, vraiment?

Le marché aux esclaves, de Gustave Boulanger (vers 1882)
À la suite d'une discussion avec une inconnue québécoise d'origine africaine sur Facebook, j'ai décidé de lire Deux siècles d'esclavage au Québec, livre de Marcel Trudel. Si cette interlocutrice voulait me convaincre que mes ancêtres étaient esclavagistes, eh bien, c'est encore un échec.

Évidemment, je ne mets pas en doute qu'il y ait eu juridiquement des esclaves au Québec, tant durant le Régime français qu'après la Conquête. Mais il faut s'enlever de la tête l'image que l'on peut avoir retenue de l'esclavage aux États-Unis ou dans les colonies sucrières françaises, où des Noirs s'échinent sous le fouet entre les plants de coton ou les cannes à sucre. Comme le reconnait M. Trudel lui-même: «Comme il était pratiqué dans toutes les colonies européennes, catholiques ou protestantes, on ne voit pas pourquoi le Québec aurait échappé à l'usage international de réduire en servitude les Noirs et les Indigènes. Toutefois, l'esclavage n'existe ici que sur une toute petite échelle.» (p.323) Et cette reconnaissance est d'autant plus importante que M. Trudel tend à toujours pécher du côté de l'exagération de la présence d'esclave sur nos terres.

Marcel Trudel a d'abord commis un Dictionnaire des esclaves et de leurs propriétaires. Il a recensé près de 4200 esclaves sur un peu plus de deux siècles (l'esclavage a été aboli en 1824 dans l'empire britannique). Mais il faut bien comprendre un fait: pour lui, un esclave amérindien donné en cadeau à un coureur des bois par les Amérindiens avec lesquels il échange, rapporté sur les rives du Saint-Laurent et alors immédiatement affranchi et adopté par ce coureur des bois, eh bien, c'est un de NOS esclaves. Ou bien, il infère l'esclavage: «Il serait étonnant que les 9,7% autres n'aient pas connu la servitude: ils ont été tirés de nations [amérindiennes] très éloignées ou vivent dans des familles esclavagistes.» (p.77) Les esclaves noirs amenés avec les Loyalistes, eh bien, ce sont aussi NOS esclaves. Une esclave qui est présente chez le notaire lors de sa vente et qui donne son consentement, c'est aussi une esclave. Le Noir libre qui accepte de se vendre (jusqu'à la mort du propriétaire) pour épouser une femme esclave et vivre avec elle, c'est aussi un esclave... volontaire. Et que dire de l'esclave dont parle Philippe-Aubert de Gaspé, qui refuse l'affranchissement et qui considère avoir le droit de continuer à vivre dans la maison qui l'a vue grandir. Il me semble dans une société où un apprenti était obligé de rester auprès de son maître et où un serviteur pouvait avoir un contrat à long terme impossible à rompre, sans oublier l'institution des donnés, la distinction est faible entre esclaves et certains hommes libres. À moins de tenir compte de la race. Mais ne serait-ce pas raciste de le faire?


Les conditions de vie

Évidemment, les conditions de vie n'étaient faciles pour personnes. Les esclaves mouraient jeunes, mais pas vraiment plus que les hommes et femmes libres. Néanmoins, ils pouvaient être témoins à des mariages et à des enterrements, pouvaient ester en justice, étaient jugés par une cour régulière  et pouvaient porter une condamnation en appel (un appel qui a fortement adouci, par exemple, la peine de Marie-Josèphe-Angélique, condamnée à mort pour incendie criminel, en 1843), et en cas de justice criminelle, étaient souvent jugés moins sévèrement que les Canadiens, comme on disait alors. Certains esclaves amérindiens ont même été engagés, avec la permission de leur maître, comme pagayeurs pour des voyages de traite, et ont pu garder une partie de leurs gages! Faudrait presque rédéfinir le terme esclavage...

De plus, en plus d'être souvent adoptés ou épousés par leurs maîtres (et même par leurs maîtresses, dans certains cas), ils étaient presque toujours baptisés (parfois juste avant leur mort, mais on peut soupçonner dans ces cas une réticence au baptême), et, dans le cadre de cette cérémonie, le parrain, qui est un peu leur père, était très souvent... leur maître. En tout cas chez les Français. Chez les Anglais, le parrain était le plus souvent un autre Noir, ce qui illustre, selon moi, une moins grande mixité sociale chez nos conquérants que chez nous. Et les funérailles étaient les mêmes pour les Noirs, les Amérindiens et les Blancs. Mixité sociale, car la plupart des esclaves vivaient en ville, avec leurs maîtres. Pas de grandes plantations, pas d'importation de Noirs (avant la Conquête, les Noirs vivant au Québec étaient presque exclusivement des prisonniers de guerre, parfois capturés par nos alliés amérindiens), malgré les rêves de grandeur coloniale de certains notables. Les esclaves étaient ouvriers ou domestiques.

Et où trouvait-on des esclaves?

Bizarrement, à lire rapidement Marcel Trudel, on croirait que seuls les Français et les Anglais ont eu des esclaves au Québec. Mais on oublierait alors un très grand bassin d'esclaves. En effet, les Amérindiens se faisaient la guerre depuis toujours et faisaient de leurs prisonniers des esclaves. Ce ne sont pas les Blancs qui leur ont enseigné cette pratique. En fait, au début de la colonie, comme je l'ai mentionné, tous les esclaves étaient en fait des cadeaux faits par nos alliés, cadeaux difficiles à refuser, on le concevra. C'est pourquoi il s'agissait souvent de membres de nations forts éloignées, au-delà des Grands Lacs, jusqu'au point où le nom Panis a fini par signifier esclave amérindien. Évidemment, il n'existe aucun document pouvant aider à dénombrer le nombre d'esclaves amérindiens que nos alliés des Premières Nations possédaient (certains ont même capturé ou acheté des Noirs pour les garder en esclavage!), mais on peut imaginer — après tout, Marcel Trudel fait souvent de tels bonds conceptuels — qu'ils étaient au moins aussi nombreux que ceux que les Blancs pouvaient posséder (et souvent affranchir). Mais il semble que parler des pratiques esclavagistes des Premières Nations ou encore des Arabes soit presque tabou de nos jours.

Le livre de M. Trudel illustre selon moi un travers que l'on retrouve trop souvent dans les sciences sociales, ici l'histoire. Au lieu de chercher à infirmer son hypothèse, ou du moins de garder une attitude critique à son égard, on cherche au contraire tous les faits tendant à la confirmer, quitte à les interpréter de manière parfois laxiste. Bien qu'il ait existé, l'esclavage n'a jamais été important au Québec, et ce n'est pas 350 pages de redites et d'inférence qui vont me convaincre du contraire.


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