lundi 5 juin 2017

Ne renonçons à rien, sauf à la clarté?

Bien que Jean-René Dufort, alias Infoman, ait été capable de prévoir à  80% d'exactitude le contenu du rapport de la tournée Faut qu'on s'parle, j'ai tenu à le lire. Autant les positions de Québec solidaire me tombent parfois sur les nerfs (surtout son réquisitoire contre les Québécois blancs souverainistes, presque par définition des êtres mesquins et enfermés dans une vision passéiste du Québec), autant ce livre m'a rappelé un livre qui m'avait enthousiasmé dans ma jeunesse, Le Défi écologiste, de Michel Jurdant. Tout de même étrange quand on sait que l'un des principaux animateurs de cette tournée n'est nul autre que Gabriel Nadeau-Dubois, le nouveau messie de QS!

Résumé: en travaillant ensemble, les Québécois pourront résoudre tous les problèmes et trouver enfin la prospérité. Rien à dire sur les sacrifices qu'un vrai développement soutenable nécessitera sans le moindre doute. Que des plaintes envers le système politique qui serait pourri. Qu'une vision un peu populiste concernant une cassure entre le peuple et l'élite. La plus amusante de ces plaintes provient, selon moi, des habitants d'une petite ville mono-industrielle qui avaient perdu confiance en la démocratie quand leur employeur quasi-exculsif a fermé ses portes. Et on souligne bien: en la démocratie. D'après moi, ils n'avaient jamais fait confiance en la démocratie, se contentant d'élire des administrations municipales qui promettaient les taxes les plus basses possible. Au contraire, ils avaient mis toute leur confiance dans une compagnie privée, pas en la démocratie, C'est la compagnie privée qui les a fourrés, pas la démocratie. Et s'ils voulaient mettre sur pied des entreprises alternatives pour préparer l'avenir, personne ne le leur interdisait. Évidemment, perdre le salaire qu'une minière peut offrir...

Vous voyez ce qui me chicote dans ce genre d'ouvrage, j'espère. Ça respire les bons sentiments, ça fait des jugements à l'emporte-pièce, sans jamais chercher à proposer des projets concrets, enracinés dans la densité du réel. En théorie, tout est facile, disait celui qui avait décidé de déménager dans ce pays merveilleux, la Théorie. C'est quand on commence à vouloir faire quelque chose que le trouble commence, parce qu'il y a des choix à faire, des décisions à prendre, des gens à qui déplaire, et pas seulement des membres de l'élite... Le peuple n'est pas homogène...

De plus, d'entrée de jeu, les auteurs reconnaissent n'avoir rencontré personne ayant une tendance politique viscéralement opposée à la leur. Où sont les chefs d'entreprise, les immigrants refusant de s'intégrer au Québec, les tenants des baisses d'impôts (plus de 30% des Québécois disent vouloir voter CAQÉFL*: ces gens veulent-ils vraiment mettre plus d'argent en éducation, par exemple, ou bien pour le transport en commun?


La grande oubliée: la question nationale

J'ai été autant amusé qu'exaspéré de voir comment les auteurs éludaient la question nationale. Tout le long de l'ouvrage, on parle du Québec, de son territoire, de sa culture (de manière très belle, je dois reconnaitre: «L'identité est un héritage dont il faut faire usage, elle se crée dans une matrice institutionnelle, elle évolue au contact des autres, elle se nourrit de métissages; on mesure sa force à sa confiance en soi, son caractère à sa capacité à porter sereinement en elle les divisions» (p. 71): rappelons comment QS accepte les divisions de la société québécoise...), des limites que pose le fédéralisme canadien à leurs projets. On parle des problèmes des indépendantistes (à la troisième personne, comme si personne ne l'était parmi les auteurs — pas de nous ici, comme partout ailleurs) entretiennent avec les peuples autochtones, ici aussi sans proposer de solution. La seule autre allusion à l'indépendance du Québec provient d'un auteur issu de la diversité, et il est là aussi négatif et à la troisième personne: «Lorsque vient le temps de parler souveraineté, ma réalité correspond à celle de très nombreuses personnes issues de la diversité: nous observons le virage identitaire de nombreux indépendantistes avec la crainte qu'il mène à une diminution des droits et liberté de certains.» Partout, on s'implique et on agit; ici, on observe. Passivement. 

Désolant.



* Du nom complet de ce parti: Coalition Avenir Québec - Équipe François Legault.