lundi 5 juin 2017

Ne renonçons à rien, sauf à la clarté?

Bien que Jean-René Dufort, alias Infoman, ait été capable de prévoir à  80% d'exactitude le contenu du rapport de la tournée Faut qu'on s'parle, j'ai tenu à le lire. Autant les positions de Québec solidaire me tombent parfois sur les nerfs (surtout son réquisitoire contre les Québécois blancs souverainistes, presque par définition des êtres mesquins et enfermés dans une vision passéiste du Québec), autant ce livre m'a rappelé un livre qui m'avait enthousiasmé dans ma jeunesse, Le Défi écologiste, de Michel Jurdant. Tout de même étrange quand on sait que l'un des principaux animateurs de cette tournée n'est nul autre que Gabriel Nadeau-Dubois, le nouveau messie de QS!

Résumé: en travaillant ensemble, les Québécois pourront résoudre tous les problèmes et trouver enfin la prospérité. Rien à dire sur les sacrifices qu'un vrai développement soutenable nécessitera sans le moindre doute. Que des plaintes envers le système politique qui serait pourri. Qu'une vision un peu populiste concernant une cassure entre le peuple et l'élite. La plus amusante de ces plaintes provient, selon moi, des habitants d'une petite ville mono-industrielle qui avaient perdu confiance en la démocratie quand leur employeur quasi-exculsif a fermé ses portes. Et on souligne bien: en la démocratie. D'après moi, ils n'avaient jamais fait confiance en la démocratie, se contentant d'élire des administrations municipales qui promettaient les taxes les plus basses possible. Au contraire, ils avaient mis toute leur confiance dans une compagnie privée, pas en la démocratie, C'est la compagnie privée qui les a fourrés, pas la démocratie. Et s'ils voulaient mettre sur pied des entreprises alternatives pour préparer l'avenir, personne ne le leur interdisait. Évidemment, perdre le salaire qu'une minière peut offrir...

Vous voyez ce qui me chicote dans ce genre d'ouvrage, j'espère. Ça respire les bons sentiments, ça fait des jugements à l'emporte-pièce, sans jamais chercher à proposer des projets concrets, enracinés dans la densité du réel. En théorie, tout est facile, disait celui qui avait décidé de déménager dans ce pays merveilleux, la Théorie. C'est quand on commence à vouloir faire quelque chose que le trouble commence, parce qu'il y a des choix à faire, des décisions à prendre, des gens à qui déplaire, et pas seulement des membres de l'élite... Le peuple n'est pas homogène...

De plus, d'entrée de jeu, les auteurs reconnaissent n'avoir rencontré personne ayant une tendance politique viscéralement opposée à la leur. Où sont les chefs d'entreprise, les immigrants refusant de s'intégrer au Québec, les tenants des baisses d'impôts (plus de 30% des Québécois disent vouloir voter CAQÉFL*: ces gens veulent-ils vraiment mettre plus d'argent en éducation, par exemple, ou bien pour le transport en commun?


La grande oubliée: la question nationale

J'ai été autant amusé qu'exaspéré de voir comment les auteurs éludaient la question nationale. Tout le long de l'ouvrage, on parle du Québec, de son territoire, de sa culture (de manière très belle, je dois reconnaitre: «L'identité est un héritage dont il faut faire usage, elle se crée dans une matrice institutionnelle, elle évolue au contact des autres, elle se nourrit de métissages; on mesure sa force à sa confiance en soi, son caractère à sa capacité à porter sereinement en elle les divisions» (p. 71): rappelons comment QS accepte les divisions de la société québécoise...), des limites que pose le fédéralisme canadien à leurs projets. On parle des problèmes des indépendantistes (à la troisième personne, comme si personne ne l'était parmi les auteurs — pas de nous ici, comme partout ailleurs) entretiennent avec les peuples autochtones, ici aussi sans proposer de solution. La seule autre allusion à l'indépendance du Québec provient d'un auteur issu de la diversité, et il est là aussi négatif et à la troisième personne: «Lorsque vient le temps de parler souveraineté, ma réalité correspond à celle de très nombreuses personnes issues de la diversité: nous observons le virage identitaire de nombreux indépendantistes avec la crainte qu'il mène à une diminution des droits et liberté de certains.» Partout, on s'implique et on agit; ici, on observe. Passivement. 

Désolant.



* Du nom complet de ce parti: Coalition Avenir Québec - Équipe François Legault.

mardi 30 mai 2017

Le Nouveau Régime, une critique mal fondée

Je viens de terminer la lecture du dernier opus de M. Bock-Côté, et j'ai toujours autant de difficulté à cerner le personnage. On dirait parfois qu'il prend davantage plaisir à tenter de provoquer ce qu'il qualifie de nouvelle pensée unique que de mettre de l'avant un projet socio-politique qui se tienne.

Je vais concentrer ma critique sur les premiers chapitres du livre, qui m'ont davantage parlé. En effet, je peux difficilement émettre une opinion sur la vision qu'a M. Bock-Côté des admirables dissidents, penseurs de droite qui, à l'exception de Raymond Aron, attendent encore une réhabilitation de la part de l'intelligentsia contemporaine. Et que je n'ai donc pas lus.

Là où je suis davantage l'auteur, c'est dans sa défense de la nation et de l'importance pour les immigrants de tenter de s'intégrer à leur pays d'accueil. Bien que teintée d'une peur sans doute exagérée de la menace musulmane, on doit reconnaitre que le citoyen lambda se sent un peu dépassé, non pas par le nombre d'immigrants dans les pays riches, mais bien plutôt par le discours que c'est à lui de s'adapter aux nouveaux arrivants. Pour les tenants du nouveau régime, «faciliter l'intégration des nouveaux arrivants par des mesures conciliatrices ne leur suffit pas; ils veulent inverser le devoir d'intégration en vidant la citoyenneté de sa charge historique pour mieux réduire la communauté politique à un ensemble de principes abstraits généralement associés à la “philosophie des droits”.» (p. 31)

Dans cette optique, la division traditionnelle entre gauche et droite ne tient plus, puisque tant la gauche (style Québec solidaire) que la droite (style Parti libéral) ne voit dans l'intégration des immigrants qu'une question économique: «Ici encore, la droite néolibérale et la gauche multiculturaliste s'entendent: pour la droite néolibérale, il suffit de travailler dans un pays pour y être intégré. On y revient: l'individu n'est plus qu'un agent économique. Pour la gauche multiculturaliste, on dira toujours que l'intégration est d'abord économique et on relativisera considérablement la question culturelle. [...] La gauche multiculturaliste se demande rarement si l'intégration culturelle n'est pas à bien des égards la condition de l'intégration économique.» (p. 91)

Étant donné l'importance des questions d'immigration et d'intégration dans nos sociétés, il est selon moi étrange que l'on n'accorde pas plus d'intérêt à ces questions. Peut-être que M. Bock-Côté a raison, finalement: les débats concernant l'immigration sont fermés dans notre société, et tous ceux qui osent soulever la question culturelle sont souvent accusés d'être des réactionnaires. «À la privatisation de la religion répondra alors la privatisation des mœurs, de la culture et de l'identité nationale, au point même où, dans un pays comme le Canada de 1982, on a cru pouvoir privatiser et individualiser jusqu'à la langue. La culture ne devrait plus fournir le matériau de la communauté politique: au moins, elle sera résiduelle et n'existera plus qu'à la manière d'un folklore que les individus auront la responsabilité de perpétuer, s'ils le désirent.» (p. 103)

Là où je lâche M. Bock-Côté, c'est quand il s'attaque à l'identité sexuelle et au droit à l'euthanasie. J'arriverais même à le suivre du côté du catholicisme, à la condition que l'on ne considère notre religion traditionnelle que dans ses aspects historiques et culturels. Après tout, la plupart d'entre nous sont des athées de culture catholique, non? 

Pour ce qui est de l'identité sexuelle, il s'élève contre les constructions socio-biologiques que sont les sexes (ou les genres), plaidant que, de tout temps, elles ont structuré les sociétés, même si leur contenu pouvait varier. Il est prêt à «accommoder les marginaux» souffrant de «troubles de l'identité sexuelle», mais pas au prix «de faire exploser les repères indispensables à l'immense majorité des gens.»  (p. 124). Selon lui, la théorie du genre est la dernière étape de la déconstruction de l'être humain incarné dans l'histoire et dans la nature. À cette lecture, je me demande bien ce qu'il dirait si l'un de ses enfants était homosexuel ou transsexuel: peut-être qu'à ce moment, il se rendrait compte de l'importance de théoriser et de donner un sens à la vie de ces marginaux à accueillir dans une charité toute chrétienne; après tout, pourquoi ne pas plutôt tenter de les guérir si leur situation n'a pas de sens historique ou biologique?

De plus, n'est-ce pas ces définitions essentialistes de ce que sont un homme et une femme, ces «repères indispensables à l'immense majorité des gens», qui sont à la base de la persécution des personnes LGBT, allant des remarques déplacées à des agressions physiques? Mettre l'accent sur la marginalité de ces personnes ne peut qu'envenimer leurs conditions de vie, selon moi.

Quant à la question de l'aide médicale à mourir, il y voit aussi l'exacerbation du «culte de l'autonomie», «allant jusqu'à flirter avec le fantasme de l'auto-engendrement» (p. 141), donc de la non-inscription dans une histoire, une société, un peuple, une culture, qui seuls donnent un sens à la vie. Mais là aussi, un étrange échappatoire charitable: «On peut comprendre le désir de certains d'en fini avec une vie qu'ils ne peuvent tout simplement pus supporter. [...] Mais ne faudrait-il pas convenir, alors, que certaines choses, dans notre société, doivent se faire dans l'ombre, dans une zone grise, à l'insu de la loi? N'est-ce pas la seule manière de conserver au suicide assisté son statu d'exception radicale et d'éviter de le transformer en droit?» (p. 144). Autrement dit, pour mourir dignement, il faut connaitre un médecin prêt à encourir la prison à perpétuité? Mais comment un penseur peut-il en arriver à une conclusion si aberrante? À force de vouloir ménager la chèvre de l'enracinement historique et le chou des droits individuelles, il en vient à truffer son système d'exceptions et même à encourager la perpétration de ce qu'il vient de définir comme un crime?

dimanche 30 avril 2017

Le revenu de citoyenneté: pour ou contre?

Ces derniers jours, j'ai lu la plaquette portant sur Le Droit au revenu de citoyenneté, par Pierre Dubuc, de L'Aut' Journal (Éditions du Renouveau québécois). J'espérais en apprendre davantage sur cette idée bizarrement partagée par des penseurs de droite comme de gauche. Malheureusement, M. Dubuc est resté dans les généralités, ce qui ne permet d'aller nulle part.

Appelée revenu de citoyenneté, allocation universelle ou revenu de base, le RC (pour faire court) consiste à verser à tous les citoyens (ou habitants?) d'un pays une certaine somme mensuelle, de manière inconditionnelle, somme qui remplacera les programmes sociaux, ou en tout cas certains d'entre eux. Le principe reste simple, mais les détails sont diablement importants. 

Il ne faut pas confondre l'allocation universelle avec le revenu minimum garanti, ce que le préfacier, Gabriel Sainte-Marie, fait allègement. Le RMG, en fait, c'est le bien-être social (ou ce que devrait être le bien-être social). C'est un revenu versé à ceux qui gagnent moins qu'une certaine somme. Pour le recevoir, il faut pouvoir montrer qu'on gagne peu ou qu'on ne gagne rien, remplir des papiers, se désinscrire si l'on trouve du travail, et ainsi de suite. On hésite souvent à faire la correspondance entre le BES et le RMG, surtout à cause de la suspicion entretenue envers les assistés sociaux et de la faiblesse des sommes versées, mais rien ne dit que ce serait différent avec un autre nom.

D'ailleurs, lors du Printemps érable, on rappelait que si on appliquait la justification de la hausse projetée des frais de scolarité — le rattrapage de l'indexation à l'inflation — aux prestations de bien-être social, il faudrait... tripler ces dernières.

Alors, pour ou contre ?

En fait, je n'en sais strictement rien. Les principales justifications du RC sont la disparition des emplois à plein temps à cause de la robotisation de plus en plus d'emplois — comme si les bons emplois avaient déjà été la norme et que le développement technologie datait d'hier — la baisse des couts liés à la gestion de nombreux programmes compliqués, l'élimination du cout à reprendre un emploi et la disparition de la stigmatisation envers les assistés. Les principales peurs sont celle d'entretenir l'oisiveté et la difficulté à financer le cout du programme (certains parlent même de créer les sommes nécessaires!). Selon moi, le RC nécessite de repenser la fiscalité de fond en comble. Il faudrait être imposé dès le premier dollar gagné.

En fait, ce qui oppose surtout la gauche et la droite, c'est le montant des sommes versées. La droite, toujours soucieuse d'encourager les gens à travailler, préconise une somme assez faible, à peine de quoi survivre. De plus, on pense souvent éliminer le salaire minimum, de manière à laisser le marché décider. Après tout, on comptera plus uniquement sur son salaire pour vivre, non?

Les gauchistes refusent ces compromis. Ils veulent un RC suffisant pour vivre ET un salaire minimum: pas question de faire de cadeaux au patronat, n'est-ce pas? Évidemment, même le patronat est conscient que, si les salaires sont trop bas, on ne pourra même pas financer le faible RC qu'ils préconisent...

Et quels programmes remplacer?

C'est l'autre question à 10 000 $ par mois. Évidemment, on pense au bien-être social et au supplément de revenu garanti. Aux prestations familiales (puisque les enfants et ados recevraient aussi le RC, bien qu'on propose souvent une prestation plus faible dans leur cas, et versée à leurs parents). Sans doute aussi à l'assurance-chômage. Peut-être même à la pension de vieillesse. Ainsi qu'à l'aide financière aux étudiants (les prêts et bourses).

Le cas des programmes capitalisés et des assurances est plus problématique. Doit-on éliminer les rentes de la Régie des rentes du Québec? Que faire des pensions de retraite d'employeurs et des REÉR? De l'assurance-automobile ou de celle de la CSST? Que faire aussi des programmes ponctuels, comme l'aide au logement ou l'aide pour les personnes handicapées? En France, on avait calculé que même le RC le plus élevé envisagé serait insuffisant pour remplacer les aides offertes à certaines familles particulièrement dans le besoin. Serait-ce vraiment un progrès, alors?

En fait, dans une vraie optique de simplification et de responsabilisation individuelle, on pourrait même cesser de subventionner les frais de scolarité universitaire ou, pourquoi pas, collégiaux? Et les CPE pourraient bien avoir à facturer leurs vrais couts, puisque l'argent irait directement aux enfants, ou, plus précisément, à leurs parents. C'est la défunte ADQ qui serait contente, non?

Au Canada, la situation est plus compliquée. L'Ontario a parait-il un projet-pilote, mais les sommes versées seront-elles imposées par le gouvernement fédéral? Veut-on vraiment envoyer 15% des sommes de ce programme à Ottawa? Comment arrimer les pensions de vieillesse et le SRG (fédéraux), la Régie des Rentes (nationale au Québec, mais fédérale ailleurs), l'assurance-emploi (constitutionnellement fédérale), le bien-être social (provincial), le financement des études (national au Québec et fédéral ailleurs)?

De plus, le Canada étant un pays d'immigration, on doit poser la questions: les résidents permanents ou demandeurs de statut de réfugiés auraient-ils droit au RC? Vous imaginez ce qu'on dirait de ces gens venus de pays pauvres partager ce pactole?

Conclusion

Souvent présentée comme le programme permettant le plus grand progrès social, le RC a bien des zones d'ombre et ce, sans même avoir à imaginer comment les gens se comporteraient. Créerait-il encore plus de pauvreté? La rendrait-il acceptable? Permettrait-il, au contraire, à tous ces assistés de travailler à mi-temps, de se perfectionner, de partir de petites entreprises légalement (comme c'est arrivé dans des villages africains ayant mis sur pied des programmes similaires)? Mais avant tout, il faut savoir de quoi on parle exactement, ce qu'on fait assez rarement, malheureusement.

lundi 2 janvier 2017

Comment inclure?

Quelques commentaires sur le livre de Jean Dorion Inclure, Quelle laïcité pour le Québec?

Jean Dorion, militant pour l'indépendance du Québec depuis avant ma naissance, est devenu, par je ne sais plus trop quel miracle, mon ami Facebook. Au fil des échanges, le thème de la Charte des valeurs québécoises et du foulard islamique a été abordé sur son fil (ce qu'on appelait un mur, auparavant, si je saisis bien). Pour mieux connaitre son point de vue, il m'a invité à lire son essai dont le titre apparait plus haut.

Je n'ai pas d'opinion arrêtée sur la Charte des valeurs québécoises, sinon que son titre est très mauvais et que tant ses opposants que ses partisans m'indisposaient souvent. À tout prendre, j'aurais préféré une loi établissant la laïcité de l'État québécois, en commençant par le retrait du crucifix du Salon bleu. Après tout, les symboles sont importants, n'est-ce pas? Je suis extrêmement sensible à l'argument de M. Dorion selon lequel toute interdiction de vêtements ou d'accessoires clairement identifiés à une religion sur la rue, à l'école ou dans la fonction publique par les souverainistes québécois donnerait à notre mouvement une très mauvaise presse, alors que nous avons, c'est évident, besoin de l'appui de nos voisins pour réussir l'indépendance. Si un jour on y arrive...

Je comprends aussi que l'intégration ou l'assimilation ne se fait pas en criant ciseaux et que la religion fait partie importante de la personnalité et de l'identité de bien des gens. Finalement, je ne sais que trop bien que le refus de certains comportements religieux est souvent moins fondé par l'appui à la laïcité que par le refus de la différence.

Néanmoins, j'ai parfois peur. Peur du retour de la religion dans la vie publique. J'ai peur que l'acceptation des célèbres accommodements raisonnables (qui sont demandés le plus souvent par des chrétiens fondamentalistes, dit-on) fasse régresser la société vers une société cloisonnée entre groupes ethno-religieux, dans laquelle l'appartenance à un groupe finira par déterminer les droits et obligations de chacun (et surtout de chacune), un peu comme c'est le cas en Inde, où les hindous et les musulmans n'ont pas le même Code civil.

De manière amusante, quand M. Dorion pose ce que devraient être, selon lui, les balises aux accommodements raisonnables, il me semble qu'en 2017, ces limitations le feraient dans bien des milieux passer pour un laïcard islamophobe. Le droit à la vie, par exemple pour les transfusions de sang pour les mineurs, est constamment rediscutés devant les tribunaux. Le programme d'enseignement est rarement laïque dans les institutions privées réservées à un groupe donné — il suffit de penser aux cas récemment rendus publics des écoles pour enfants de parents hassidiques, ou de la poursuite intentée contre la yeshiva de Boisbriand.

Mais surtout, M. Dorion met l'accent sur la nécessité de demander les dérogations. Je suis loin d'être certain que le fait que, par exemple, chaque musulman ait à demander personnellement le droit de prier, par exemple, soit réaliste. Dans une administration, quand une telle décision est prise, elle devient habituellement un droit acquis, si l'on peut dire. Et il y a fort à parier que si un musulman n'allait pas prier alors que c'est permis, il pourrait arriver que l'on exerce sur lui des pressions plus ou moins discrètes. Après tout, bien des musulmanes, après avoir clamé haut et fort qu'elles portaient le hidjab par choix, se sont aperçues, après qu'elles eurent, finalement, décidé de ne plus le porter, que bien de leurs amis ou de leurs parents se sont mis à exprimer leur  mécontentement face à cette décision.

Ensuite, quand le hidjab devient acceptable et normal, comment interdit le niqab (qui est bien et bien porté à Montréal)? Où et comment tracer la ligne?

Finalement, pour ce qui est des couts, n'est-ce pas une des raisons qui poussent dorénavant bien des employeurs privés à y penser à deux fois avant d'engager un musulman?

Cas anecdotiques

1. M. Dorion écrit: «L'existence de périodes de bain non mixtes dans une piscine publique de mon arrondissement ne m'a jamais scandalisé, étant donné qu'il s'agit d'une période de deux heures par semaine.» Je crois savoir de quelle piscine il s'agit, et c'est la piscine que je fréquentais avec mes enfants. Ces périodes m'ont toujours contraint à aller me baigner avec eux beaucoup moins que je ne l'aurais voulu. Durant la semaine précédant Noël 2016 (c'est le seul horaire dont je dispose), il y avait quatre heures non mixtes, et douze heures de bain libre pour tous. On m'enlève 25% du temps que j'aurais pu passer avec mes enfants (qui sont grands maintenant, mais le principe est là). Et là encore, une jeune fille qui voudrait aller au bain libre pourra bien souvent être rappelée à l'ordre, puisqu'il existe des périodes réservées aux filles...

2. Alors que mes enfants étaient, heureusement, déjà d'âge scolaire, de nombreuses garderies en milieu familial ont ouvert leurs portes dans mon voisinage. Je n'ai pas effectué un inventaire exhaustifs des choix offerts, mais à voir les pubs sur les poteaux, il semblait n'y avoir que des garderies anglophones et d'autres, francophones, mais n'offrant que des plats halals... Drôle de choix, non?


L'image provient d'une recherche Google pour laquelle j'ai demandé des images pouvant être réutilisées...

jeudi 1 décembre 2016

Neuf projets pour un métro montréalais

En juin dernier, le Huffington Post a publié neuf plans historiques du métro de Montréal, depuis les projets de 1944 et 1953 (que j'ai déjà republiés ici, mais sous une autre forme), le projet original des années 60, avec la ligne trois sous la montagne, et six projets officiellement par des instances officielles. Je me permet de les reprendre ici, puisqu'il de la propriété d'instances gouvernementales, qui nous appartiennent, non?

Vers le métro

Projet de la Compagnie des tramways (1944)





Projet de la Commission de transport de Montréal (1953)









Projet original de la Ville de Montréal (1961)









Après l'inauguration du métro

Projet du Bureau de transport métropolitain (1970)









Le Bureau du transport métropolitain voit soudain plus grand!

Projet du BTM (1974) 
Dans le projet suivant, on remarque l'intégration du chemin de fer pour desservir l'Est de l'ile, un peu comme en... 1961!

Projet du Ministère du transport (1983)

Réponse de la CUM au MTQ!
Projet de la CUM (1986)

On ajoute les stations lavalloises!

Projet de la CUM (1991)


Et la ligne rose!

Tout récemment, une Valérie Plante, candidate à la chefferie de Projet Montréal, propose une ligne diagonale, dite la ligne rose — en fait une vraie ligne nord-sud! En plus des prolongations plus habituelles des lignes verte, bleue et orange.









mercredi 16 novembre 2016

Jardins zoulogiques

Avez-vous remarqué combien l'anglais pénètre tous les secteurs de notre vie culturelle — au sens large? Je ne parle pas seulement des mots ou des phrases anglaises* qui émaillent la plupart de nos conversations, ni des glissements de sens ou de structure. Je veux parler aujourd'hui d'une chose encore plus fondamentale, l'orthographe. Oui, celle qui nous avons apprise en première année du primaire.

Selon vous, avez quel mot le mot zoo rime-t-il? Avec chou ou avec chaud?
(Roulement de tambour)
Avec chaud, bien entendu. Même si toutes les pubs parlent toujours des zous de Granby ou de Saint-Félicien, et que l'on fait rimer Amazoo avec joue...

Ça me tape sur les nerfs!

D'autant plus que ce n'est pas le seul mot. Qui ne connait pas société de téléphonie cellulaire Koodo (ce mot me fait toujours penser, moi, aux dragons de Komodo...) ou même le site de production télé noovo.ca? Encore et toujours, on prononce le digramme oo comme ou.

Je me demande sérieusement quand on va parler de jardin zoulogique et de zoulogues. Après tout, on dit bien de plus en plus sculpture, à la suite de cheptel (dont le P était muet autrefois).

* Réhabilitons l'accord de proximité!

L'image est celle d'une carte postale reprenant une publicité du Zoo de Granby. 



samedi 12 novembre 2016

Faut-il revenir à la Charte de la langue français originelle?

Parmi les nationalistes québécois la Charte de la langue française (improprement appelée loi 101, d'après le numéro du projet de loi; en fait, on devrait parler de la loi C-11) est regardée avec un respect quasi religieux, et les changements qu'on a dû lui apporter suite aux différents jugements de la Cour suprême du Canada sont vus comme des amputations douloureuses qui, à elles seules, justifieraient l'indépendance du Québec. Ça a été la position, par exemple, de Martine Ouellet lors de la récente campagne à la chefferie du Parti Québécois. La Charte originelle était certainement une loi fort bien pensée, mais je ne crois pas qu'elle mérite une telle adoration; elle avait aussi ses failles.

L'Esprit de la loi

Je crois que, dans l'esprit de Camille Laurin, la cause était entendue: si on donne à tous les Québécois le droit de travailler en français, si on oblige les immigrants à envoyer leurs enfants à l'école française, la société québécoise se francisera d'elle-même. Les immigrants francisés parleront français entre eux et à leurs enfants, ils travailleront en français, et la minorité anglaise deviendra de plus en plus petite.

Ce n'est pas ça qui s'est passé, et ce n'est pas entièrement la faute de la Cour suprême. Messieurs Laurin et Lévesque n'étaient pas devins. Par exemple, vu la lourdeur typiquement gouvernementale encadrant la francisation des entreprises, seules les entreprises comptant plus de 50 employés ont été soumises à la loi. Or, bien des immigrants travaillent dans des petites boîtes, où l'anglais (souvent en plus d'une autre langue) règne toujours en maître. Raté. De plus, seules les communications écrites sont visées. Raté. La loi permet d'exiger la connaissance de l'anglais à l'embauche, condition qui est souvent, selon moi, tout à fait superflue. Conséquence: il est impossible de réussir sans connaître l'anglais. Raté. Les entreprises ont souvent besoin de plusieurs années pour monter un comité de francisation et obtenir leur certificat. Conséquence: les entreprises qui ne sont ici que quelques années, pour un chantier, par exemple, n'auront jamais le temps de se franciser. Raté.

Dans le milieu scolaire, je me rends très bien compte, à Côte-des-Neiges où je vis, que même des jeunes scolarisés en français préféreront bien souvent parler l'anglais entre eux. De plus, l'importance mise depuis quelques décennies sur l'apprentissage de l'anglais par les francophones, comme si leur vie en dépendait, fait en sorte que même des francophones préféreront parler anglais, ou pratiquer le code-switching.

Finalement, la question de l'affichage commercial devient bien secondaire, quand on y pense. Et il est loin d'être certain qu'un Québec souverain pourrait interdire l'affichage commercial en anglais, n'en déplaise à Mme Ouellet. En effet, le Pacte international relatifs aux droits civils et politiques stipule, à son article 27, ce qui suit:

Dans les États où il existe des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques, les personnes appartenant à ces minorités ne peuvent être privées du droit d'avoir, en commun avec les autres membres de leur groupe, leur propre vie culturelle, de professer et de pratiquer leur propre religion, ou d'employer leur propre langue. 

Il faudrait au moins le permettre aux entreprises non incorporées.

Idées de propositions

Comment pourrait-on améliorer la loi C-11? Les avenues sont multiples, mais le premier pas serait sans contredit... de l'appliquer. Le fait de permettre aux entreprises de communiquer avec le gouvernement en anglais ou celui d'attribuer aux Néo-Québécois un code linguistique définissant à jamais la langue dans laquelle le gouvernement va communiquer avec eux sont tout à fait en contravention avec la loi.

Ensuite, on pourrait boucher des trous évidents. Par exemple, la loi énonce comme droit fondamental ce qui suit: «Les consommateurs de biens ou de services ont le droit d’être informés et servis en français.» Or, aucun article de la loi ne concrétise ce droit, tout fondamental qu'il soit; il est donc impossible à l'Office de poursuivre en cour une entreprise qui ne saurait pas servir ces clients en français. La loi parle d'affichage public, mais oublie les camions de livraison des entreprises — sans oublier l'affichage quotidien, souvent fait à la main dans les petits commerces.. On devrait aussi encadrer les situations dans lesquelles un employeur peut exiger la connaissance de l'anglais, et  exclure explicitement de ces raisons le contact avec les clients.

Si on voulait aller plus loin, on pourrait tout d'abord exiger, par exemple, que les menus des restaurants ne soient disponibles qu'en français, ou, dans le cas des restos ethniques, en bilingue français-ethnique. Plus question de se ridiculiser avec un Pastagate, où les menus anglais que l'on avait présentés aux plaignants ont évidemment été rangés lors de la visite des inspecteurs de l'OQLF. Après tout, qui fait de la vitesse quand un char de police est visible à des centaines de mètres à cause de ses gyrophares?

Encore plus loin? On pourrait interdire aux commerces de servir leur clientèle en anglais, sauf cas très circonscrits. Après tout, c'est cette éternelle possibilité de vivre en anglais qui empêche la francisation des immigrants, voire celle de nos anglos nés ici même. On pourrait même règlementer l'ambiance sonore des entreprises et des commerces: combien d'employés et de clients sont soumis en permanence à de la radio en anglais?

Le cas des cégeps

On pourrait même aller plus loin et carrément mettre fin au secteur anglophone pour le niveau collégial. Tous les étudiants voulant entreprendre des études supérieures devraient être francophones, et les commissions scolaires anglaises devraient réellement réussir à intégrer leurs élèves à la majorité québécoise. Et, pour éviter les raccourcis par l'Ontario, on devrait aussi obliger les étudiants des universités québécoises n'ayant pas de diplôme collégial québécois à réussir un examen de français avant d'être admis.

En fait, on pourrait prendre cette mesure dès maintenant, et réserver l'entrée dans les universités anglaises du Québec aux étudiants qui savent le français. Soit un DEC d'un cégep québécois (ou un bac d'un lycée francophone, en France ou ailleurs), soit un examen. Ça mettrait fin à cette réanglicisation croissante du centre-ville de Montréal.

D'autres idées?




La photo est publiée sous licence CC BY-SA 3.0 et est l'œuvre de Riba.